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Texte de Raoul Vaneigem (Extraits)
Sortir de ce monde pour aller où ?
Le monde contre lequel le fou s'insurge est un monde mené par la folie. Que
reflète l'étrangeté de son regard ? Un sentiment auquel
personne n'échappe : celui de mener une existence dénuée de
vie et de rester étranger à l'heureuse
destinée que ses aspirations laissaient présager.
Nous sommes les objets d'une manipulation sociale qui ne nous laisse que les
reflets dérisoires et déceptifs de ce que nous avons rêvé
d'être dès l'enfance.
Le sort des individus est inséparable du cours d'une histoire où
nous n'avons jamais connu, de son origine à nos jours, que la suprématie
de la barbarie sur le progrès humain.
Le fou est celui qui ne supporte plus l'insupportable folie dominante et qui,
dans son isolement et sa souffrance, donne des réponses inadéquates à des
problèmes réels... On a dit que la folie était une déchirure
de soi. Mais lequel d'entre nous n'est pas arraché à chaque instant
à son désir de vivre ?
Il faut être solidement ancré dans la vie pour accorder à ses
cauchemars une place dans son jardin des délices.
Les cercles de la folie sont les cercles de l'enfer du monde ordinaire.
Le fou n'est pas sensible à la climatisation que les convenances mettent
à la disposition de ceux qui les acceptent.
L'enfermé a besoin de graver dans les murs non la trace de son passage
mais la preuve que le mur a été l'horizon de ses jours et de ses rêves,
que son existence est un mur et l'écriture sa plaie, son excoriation.
Le fou ôte imprudemment le masque sous lequel nous dissimulons nos émotions.
Or l'émotion brûle à l'air libre. Le fou est celui que sa
vérité consume.
Dans une société digne de ce nom, nul ne redouterait de brandir ses
désirs comme une torche afin d'illuminer et de frayer le chemin de leur
accomplissement.
Où le mensonge habille, se dénuder c'est offrir un visage à
la folie. Le risque est si grand que nous redoutons d'être vrais envers
nous-mêmes.
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